L'Auvergne à Paris, les ferrailleurs du Cantal dans le 11ème arrondissement.

Les Auvergnats sont se sont installés à Paris à partir du milieu du XIXème siècle, et avaient leur fief près des gares de Lyon et d'Austerlitz. Avant le chemin de fer, ils débarquaient quai de Bercy, avec des gabarres chargées de bois et de pierres, par villages entiers

En 1879 on compte 700 auvergnats ayant migré à Paris. Au XIXème siècle, beaucoup ont créé des commerces de métaux (Balzac les évoque), leurs autres métiers sont les charbonniers, les cafetiers, les frotteurs de parquets, les laitiers et les porteurs d'eau. Assez pauvres lorsqu'ils sont arrivés dans la capitales, on les reconnaissait par leur large chapeau de cuir à bords roulés, leur costume de velour ou de drap paysan, leur ample blouse, leur sabots, et une écharpe rouge autour des reins. Le 11ème arrondissement, la Bastille était leur point de ralliement, et ils s'installaient rue de Lappe, rue Daval, ou rue de la Roquette. Les boutiques des ferrailleurs vendent toutes sortes de métaux, du zinc, du cuivre de tuyaux, du fer, et sous toutes leurs formes (voir photos ci-après). Une cour est même nommée la "Cour du Cantal" près de la rue de Lappe

Dans la première moitié du XIXe siècle, la petite rue de Lappe est surtout consacrée à la ferraille. La plupart des boutiques propose toutes sortes de métaux, du zinc des bistrots au cuivre des tuyaux en passant par le fer des instruments du travail du bois.
Les ferrailleurs qui se sont enrichis commencent à réaliser des opérations immobilières. Selon leur degré d'implantation dans la capitale et surtout leur réussite, ils achètent des immeubles de rapport à Paris, des cours ou des parcelles non bâties dans le faubourg Saint-Antoine ou à proximité pour y créer des entrepôts, mais aussi des parcelles de terrain en banlieue.


Voici quelques individus de ma généalogie qui sont des cantaliens ayant migré à Paris pour devenir marchands de métaux, ou ferrailleurs.
  • Jacques Lafarge (1813-1877)
    Né au Vaulmier (Cantal) en 1813, c'est le premier de mes ancêtres qui a migré à Paris en 1847 et fit fortune en devenant ferrailleur. Il demeura dans le 11ème arrondissement successivement 37 rue de Lappe en 1847, 11 passage Sainte-Marie (passage Thiéré) et 48 rue de la Roquette en 1868 et finalement 11 passage Thiéré où il termina sa vie en 1877. Sa femme Antoinette Maisonneuve était rentière à la mort de son mari, et c'est elle qui a acheté le caveau du cimetière du Père Lachaise pour son mari en 1877, où sont toujours enterrés ses descendants.

  • Antonin Lafarge (1847-1902)
    Fils de Jacques Lafarge il reprit le flambeau en devenant aussi marchand de métaux à Paris, passage Thiéré dans le 11ème arrondissement (voir plus bas). Mais ses enfants Gustave, Léon et Marie, nés entre 1870 et 1872, ne continuèrent pas cette activité. Ils héritèrent de la fortune constituée par leur père Antonin Lafarge et grand-père Jacques Lafarge. "Gustave Lafarge s'en suffisait et consomma son héritage oisivement et à la bourse" (témoignage de Janine Jourdan épouse de Pierre Lafarge, 2000). C'est d'ailleurs à cette génération que la demeure de Broussouze au Vaulmier de la famille Lafarge fut vendue.

  • Baptiste Lafarge (1843-1911)
    Beau-frère d'Antonin Lafarge, c'est-à-dire frère de Mathilde Lafarge, il était aussi marchand de métaux et demeurait à Paris dans le 11ème arrondissement 39 rue de Charonne en 1872, puis 14 rue des Taillandiers de 1875 à 1890.

  • Jean Durand Sargès (1844-1884)
    Epoux de Louise Lafarge, belle-soeur d'Antonin Lafarge, il était marchand de métaux et chaudronnier à Paris, et demeurait 56 rue de Charonne à Paris en 1868. Il vendait des chaudières à vapeur.

  • Jean Sargès (1811-1868)
    Père de Jean Durand Sargès, il était marchand de métaux.

  • François Lafarge (1811-1880)
    Frère de Jacques Lafarge, il a exercé la même activité de ferrailleur à Paris. Célibataire, il est né et décédé au Vaulmier dans le Cantal.

  • Christophe Lafarge (1855-1890)
    Il était aussi ferrailleur 11 rue Popincourt à Paris 11ème. Il était né au Vaulmier dans le Cantal, et avait épousé Louise Marguerite Lafarge en 1882 à Saint-Vincent-de-Salers.

  • Alphonse Lafarge (1856-1916)
    Né à Saint-Vincent-de-Salers, il était marchand de métaux rue des Taillandiers à Paris 11ème. Il était le beau-frère de Christophe Lafarge.

  • Marius Lafarge (1874-1941)
    Né à Saint-Vincent-de-Salers, il était marchand d'outils rue de Lappe à Paris 11ème.

  • Pierre Albessard (1821-1894)
    Il était ferrailleur à Paris. Né au Vaulmier, époux de Marie Dupuy il était le beau-frère de Barthélémy Dupuy, maire du Vaulmier.

  • Léon Albessard (1880-1953)
    Il était classeur et fondeur de métaux à Paris. Né à Trizac, il demeurait 12 passage Thierré à Paris 11ème le 29/11/1903, puis au 32 et 34 rue de Charonne le 25/02/1909.


Voici le quartier des auvergnats dans le 11ème arrondissement, près de Bastille : rue de la Roquette, Passage Thiéré, rue Daval et rue de Lappe, rue de Charonne, rue des Taillandiers. Les marchands de métaux étaient beaucou présent dans le passage Thiéré, qui s'est aussi appelé le Passage Sainte-Marie.




Le passage Thiéré (ou Thierré, ou Sainte-Marie), les marchands de métaux auvergnats

Antonin Lafarge (mon arrière-arrière-grand-père) habitait au numéro 11 du passage Thierré (voir point sur le plan ci-dessus), il était marchand de métaux à la fin du XIXème siècle jusqu'en 1902.

Carte postale du passage Thierré, L'Auvergne à Paris. Les Marchands de Ferraille. Carte postale cachetée en 1907.





Photo du passage Thierré en 1931, même endroit. Photo des frères Seeberger.





Photo du début du passage Thierré en 1931, le porche donnant sur la rue de la Roquette. Photo des frères Seeberger.





Carte postale du passage Thierré. Carte postale cachetée au 22/07/1908.





Carte postale du passage Thierré au même endroit. On retrouve d'ailleurs quelques mêmes personnages.




Le Passage Thierré, fief des familles auvergnates. On voit la boutique J. Vidal & A. Vizet, que l'on retrouve sur la photo suivante. Carte postale de 1905.





Au numéro 36 du Passage Thierré en 1913, la boutique de ferraille J. Vidal & A. Vizet. Les noms Vidal et Vizet sont originaires du Cantal, particulièrement dans la vallée du Mars. Photo du Musée Carnavalet, que j'ai retouchée pour l'améliorer.





Au numéro 23 du Passage Thierré en 1913, enseigne "boutique de vieux fers, Vente et achat de métaux". Photo du Musée Carnavalet, que j'ai retouchée pour l'améliorer.





Le Passage Thierré en 1913, la cour Veissière. Photo du Musée Carnavalet, que j'ai retouchée pour l'améliorer.





Le Passage Thierré en 1913, la cour Veissière. Photo du Musée Carnavalet, que j'ai retouchée pour l'améliorer.





Ferrailleurs cantaliens cour Baduel à Paris, fin du XIXème siècle. Carte postale ancienne du début du XXème siècle.





Chargement d'un bateau de ferraille sur la Seine, à Paris. Le nom Rongier est aussi un nom du Cantal.





La rue de la Roquette, quartier des auvergnats.

Carte postale de la rue de la Roquette, de la rue Popincourt et rue du Basfroi. Cette rue de la Roquette était très habitée par les auvergnats au début du XXème siècle.





Carte postale de la rue de la Roquette en 1938.








Cote des métaux au 21/05/1877.

Coupure du journal La Gazette de France du 21/07/1877, la cote des métaux (en francs).




Le Banquet de l'Auvergnat de Paris, 22 juillet 1883.

Cet article du journal L'Auvergnat de Paris du 22 juillet 1883 raconte un banquet dans le quartier des auvergnats, le 11ème arrondissement, auquel participa mon ancêtre Antonin Lafarge (1847-1902).

Le mauvais temps, la pluie et le vent qui cinglaient les visages, les occupations diverses imposées par la fête nationale à certaines catégories de commerçants, tout faisait craindre que la manifestation auvergnate préparée pour dimanche dernier n’eût pas le caractère imposant et gai à la fois que nous avaient promis ses organisateurs.

Pourtant, vers six heures du soir, quelques familles, un peu en avance sur l'heure du banquet, se promenaient dans l’immense salle du Salon des Familles, contemplant l’ordre, le nombre et la richesse des couverts, et se demandant : mais pour qui donc est-ce, que tout cela? — Mais pour les Auvergnats, leur répondait-on !...

Mais un sourire d’incrédulité se dessinait sur leurs lèvres ; tout ça, ça ne pouvait pas être pour eux, et ils doutaient, ils doutaient encore, jusqu’au moment pourtant, où ils apercevaient la fourme immense, l’énorme parabel qu’avait envoyé pour le banquet la ville de la Guiole.

Vers les sept heures et demie, on se met à table pour savourer l’excellente soupe aux choux que va nous servir la maison Maurice.

En attendant le potage, jetons un coup d’œil sur les convives :
D’abord, le vieux papa Richard (du Cantal), portant gaillardement ses quatre vingt-deux ans, rayonnant de joie de présider ce banquet auquel assiste l'élite de l'émigration auvergnate, c’est dire les citoyens de tout rang, de toute classe, riches ou pas riches, artistes ou ouvriers, frotteurs ou médecins, industriels, commerçants, avocats, charbonniers, tous ceux qui sont venus confondre rang et fortune dans une fête de famille et de patrie !

A côté de M. Richard, M. Raoul Canivet, M. le docteur Chassaing, notre jeune directeur, tous les ferrailleurs de la Bastille, MM. Lafarge, Antonin, Baptista-Lafarge, Borderie jeune, Borderie cadet, Pigeat, les frères Magne, Vizet, Sevestre, Rongier, ancien maire du Falgoux, Fabre, Rastoil, Urbain Lafarge, Charles Borderie, etc.; MM. Dufayet et Chalvignac, entrepreneurs de démolitions ; M. Gros, secrétaire de la Chambre syndicale des nourrisseurs de la Seine ; M. le commandant Mirande ; les docteurs Trapenard, Montignac et Deschamps, ce dernier secrétaire de la Soupe aux Choux ; MM. Tichet et Delagnis, représentants la grande coutellerie parisienne ; un grand nombre de journalistes qui sont venus témoigner de leur bonne confraternité avec L'Auvergnat de Paris; un grand nombre de grands industriels ou commerçants : MM. Valeix, Gladines, Gizolme, Denayrouse ; plusieurs compatriotes venus de province. En tout plus de quatre cents couverts !

Mais plusieurs — ici je suis l’écho d'un regret que je n'ai point partagé — remarquaient avec peine qu’aucun des députés de l’Auvergne n’étaient venu s’asseoir à côté de nous. Ces messieurs ont-ils pensé que notre cuisine ne serait pas assez succulente pour leur palais, habitué jadis à la cuisine de Trompette ? Ces messieurs ont-ils craint de frotter leurs habits à nos vestes d’ouvriers ou de petits commerçants ? Ou bien n’ont-ils voulu voir qu’une manifestation politique dans notre fête ? Ou ils apprennent que, quoi qu’en disent certains avocats au cerveau malade, les Auvergnats ne se traitent pas plus mal que le commun des mortels, et que s’ils ne gagnent pas tous vingt cinq francs par jour, ils ont toujours cependant quelques sous de reste pour s'habiller convenablement , alors surtout qu'on se réunit pour parler du pays et le célébrer ! Qu'ils apprennent aussi qu’à ce banquet, il y avait des gens de tous les partis, et qui, si l’on a applaudi chaudement les orateurs révisionnistes, c’est peut-être, c’est surtout parce que nous avons voulu fêter des hommes dont le nom est à coup sûr plus avantageusement connu que celui de la plupart de nos représentants, et qui, eux, n'ont pas redouté le contact de ces Auvergnats que l’on raille tant et que leurs députés même semblent mépriser !

Dans toutes nos réunions auvergnates, nous avons vainement cherché des yeux nos élus. Un seul y a fait une apparition; celui-là nous croyions le rencontrer dimanche au banquet, car il avait promis d'v assister; mais la parole de cet homme, la démocratie sait déjà ce quelle vaut.

Nous commençons à comprendre que, pour notre organisation, pour notre émancipation, nous pouvons nous passer de nos députés; qu'ils prennent garde que nous ne nous passions d'eux, tout à fait, à l'avenir.

Mais trêve à toutes ces réflexions ! ne nous occupons plus de ceux qui refusent de s'occuper de nous.

La gaieté, du reste, est sur tous les visages ; elle s’épanouit sur les joues roses de ces jeunes femmes et de ces jeunes filles qui, tout à l'heure, vont avec l’ardeur de leur âge se jeter dans le tourbillon du bal; chacun rit, chacun raconte sa petite histoire en patois, lorsque tout à coup la musette jette dans la salle sa note joyeuse. Des applaudissements éclatent; c’est Pantin, le célèbre Pantin, l'unique Pantin, notre maître à tous, le cabrettaïre le plus renommé de la Bastille, qui a eu l’heureuse idée de jouer pendant le banquet nos airs auvergnats, comme on joue pendant les banquets officiels les airs patriotiques.

Honneur donc au brave Pantin ! Vers le milieu du dîner, M. Aïnouroux , conseiller municipal de Charonne, entre dans la vaste salle et va se placer à coté de M. Louis Bonnet ; des bravos éclatent, accompagnés des cris répétés : Vive Amouroux ! vive Amouroux !

Le repas s’achève fort gaiement; on regrette bien un peu la façon un peu inédite dont est préparé le contoumerlou, mais on se rattrape sur les écrevisses qui arrivent en ligne directe d'Aurillac.

Au dessert, M. Richard (du Cantal) se lève; d'une voix forte, il retrace les services qu’a rendus de tout temps la presse à la cause du progrès; aujourd'hui, la presse, libre, rendra des services encore plus grands; L'Auvergnat de Paris manquait à la colonie auvergnate; il faut remercier chaleureusement le jeune homme qui a eu le courage de fonder cette feuille, destinée à relier l'émigration à la mère-patrie. M. Richard porte un toast à la presse et à l'agriculture.

On trouvera plus loin le discours de M. Richard.

Source : BnF Retronews, L'auvergnat de Paris du 22/07/1883

L'Auvergnat de Paris 25/10/1890

J'ai trouvé cet article du journal Le Figaro du 25 octobre 1890 sur les migrants auvergnats, qui raconte la convivialité de leur vie à Paris.

L'émigration. L'arrivée à Paris. Les métiers des Auvergnats. Les syndicats. La Ligue auvergnate. Les Banquets-monstres. Le Journal des Auvergnats. Le Tout-Paris auvergnat. La société de la Soupe-aux-Choux. Les bals-musettes.

L'Auvergnat de Paris ?
Il est à craindre qu'il n'en existe plus d'autre, bientôt car l'Auvergnat d'Auvergne, l'Auvergnat authentique, est en voie de disparaître, par les progrès incessants de l'expatriation.
De tous temps, les Auvergnats émigrèrent; mais, autrefois, avec l'esprit de retour...
Ils quittaient le pays à l'automne, quand, les récoltes dans la grange, les troupeaux descendus de la montagne, il ne demeurait plus de travaux assez pour occuper l'activité de toute la famille. Le père, l'aîné des garçons gagnaient Paris, Lyon, Bordeaux, Le Havre; beaucoup même se dirigeaient vers l'Espagne dès la bonne saison, tous retournaient au village, où ils rapportaient de l'argent, et contaient, à grands-coups d'imagination, le luxe des villes, les faciles plaisirs, la possibilité de la richesse.

Mais alors -et je parle de quelque, vingt ans à peine les difficultés du voyage se hérissaient devant ceux des jeunes gens que pouvait hanter la tentation de l'inconnu, à la vue de l'or, aux récits des voyageurs; Saint-Flour était deux fois plus loin de Paris en diligence que n'est maintenant l'Amérique par les steamers; aussi les partants ne dépassaient guère le chiffre de 10 000. Aujourd'hui qu'il suffit d'une quinzaine d'heures, par le « Lyon » ou «l'Orléans», pour dévaler des Plombs ou des Puys jusqu'à la colonne de la Bastille, c'est -pour le Puy-de-Dôme, le Cantal, Brioude, Marvejols, Espalion, quelques cantons de Milhau et de Rodez- trois cent mille émigrants qu'il faut compter. Des arrondissements, comme Espalion et Saint-Flour, se dédoublent, ont autaut i d'originaires à Paris que dans leurs communes.
Beaucoup, de cantons, Saint-Flour sud, Pierrefort, Chaudesaigues, SaintChely d'Aubrac, Laguiole Sainte-Geneviève; Mur-de-Barrez, Saint-Amans des Cots, ont perdu toute leur population valide.
La commune de Saint-Urcize accuse seulement 1 200 âmes contre 6 000 émigrants : le fait nous est attesté par le fils d'un de ses anciens maires; elle compte cinq écoles, et, rien que dans l'une, 150 enfants ce qui dénoterait pour si peu d'habitants de belles aptitudes à la procréation ! Mais ces enfants ne sont pas de Saint-Urcize: ils viennent de Paris, progéniture de nos marchands de vins et de nos charbonniers; dès leur naissance, la grand'mère accourt, enveloppe le petit-fils dans son châle, et le remporte là-bas où il sera élevé.
Dans certains hameaux, l'émigration a fait le vide; on ne voit plus que l'aïeule filant encore sa quenouille ou tricotant un bas, sous la profonde cheminée, ou l'ancêtre immobile, à peine voûté par un siècle d'âge, sur le banc de pierre, devant la porte... Tous les descendants se sont éloignés; la montagne ou la plaine ne leur offrait qu'un maigre vivre; la solitude des sommets, les laves rouges, ceintes de forêts vertes, les sources joyeuses (toute la rêverie et la contemplation après quoi ceux des villes aspirent) ne leur suffisent pas industrieux, ardents à la tâche, ils ne trouvent pas, sûr une terre couverte de neige six mois l'an, assez de motifs où se dépenser. Et tous désertent le village natal; et pour n'y plus rentrer.
Dès son arrivée à Paris, l'émigrant auvergnat, que ses parents et amis sont allés prendre à la gare, est conduit à la place qui lui est destinée, chez un compatriote, naturellement.
Les plus riches d'aujourd'hui arrivèrent ainsi jadis avec les sabots légendaires (qui sont toujours des bottes, fortement ferrées) et les traditionnels quarante sous dans la poche. Il faut travailler presque tout de suite, sans délai. Mais qu'importe ?
Des escaliers à gravir, quatre ou cinq étages, avec un sac de charbon sur les épaules, ce n'est pas la fatigue pour les muscles du montagnard, surtout lorsque le moral est indemne. Or, l'arrivant ne ressent pas cette nostalgie du pays si fréquente chez les Celtes d'Armor, ses doux frères de Bretagne.
Les Cantaliens se-retrouvent en famille, chez des patrons qui parlent le même patois, à des tables où l'on mange les mets de leur village.
Ils ont apporté dans leur cabas de voyage des noisettes, des châtaignes, une tourte, une jambe de porc rance, un petit sac de farine de blé noir, et, dès le soir du débarquement, ils mordent dans leur «salé» ordinaire, engloutissent leurs lourdes farinades habituelles. Et puis, ils vont achever la soirée à la musette.
Ainsi, le Paris spécial des ferrailleurs, des nourrisseurs, des frotteurs, des charbonniers leur apparait comme le village de leur jeunesse aux jours des grandes fêtes. Et c'est aussi souvent ce soir-là que se font les « accordailles » avec une payse nouvellement venue, comme eux, une qui a gardé ou servi dans la même ferme; ou qui est plus ou moins leur cousine étant de la même paroisse. Chaque canton, chaque commune, chaque hameau a sa spécialité d'émigrants, sa partie: les ferrailleurs appartiennent à telle région, les charbonniers à telle autre; et aussi à Paris, ils ont des quartiers de prédilection, les uns affectionnent le faubourg Saint-Antoine, les autres assiègent les Halles, etc, etc. Le quartier général des ferrailleurs la petite France (comme l'ont surnommé les entrepreneurs parisiens) est établi entre les rues de Charonne et de la Roquette, rue de Lappe, passage Thiéré, rue et passage des Taillandiers, qui sont comme une succursale de Salers, du canton nord d'Aurillac. Ces rues étroites, aux façades noires, rappellent les sombres maisons de trachyte etde basalte des marchands y débitent le vin âpre de la Limagne; un boulanger vend la miche blanche, le pain brun et les crêpes massives, et, le soir, la cabrette (la musette) se gonfle et chevrote dans chaque arrière-boutique. De ces ferrailleurs, je citerai, pour l'actualité, Laveyssière, qui, parti de très bas et arrivé à la grosse fortune, vient de crouler à la tête de la Société des Métaux; il était né à Mandailles. Un de nos grands entrepreneurs,-de nos grands démolisseurs, plutôt,- M. Pierre Lapeyre, était de Fontannes du canton de Salers il a construit les forts de Paris, démoli les Tuileries, l'avenue de l'Opéra, l'Exposition Universelle de 1878: ou mieux, il l'a démontée; car la plupart des kiosques et des pavillons furent déplacés, tout bonnement L'arrondissement de Saint-Flour, les cantons de Vic-sur-Cère, de Montsalvy fournissent des garçons d'hôtel, marchands de vin, nourrisseurs... Beaucoup de laitiers aussi de Mauriac et de Laguiole. La presque totalité des charbonniers se recrute dans les cantons d'Espalion et les cantons nord de l'arrondissement de Marvejols, les cantons de Fournels, Aumont, Saint-Chely-d'Apché, Nasbinals. Issoire, Ambert envoient les chiffonniers en gros, et les coupeurs de poils de lapins. Les brocanteurs sont originaires des arrondissements de Brioude et d'Issoire, des cantons de Massiac, d'Allanche. Les ouvriers mécaniciens appartiennent à Decazeville, les couteliers à Thiers. Les émouleurs et affûteurs de scie un métier des plus lucratifs descendent des montagnes de la Margeride. Tous n'ont qu'un but devenir patrons. Economes et laborieux, ils amassent sou par sou la somme nécessaire à l'achat d'un fonds, à l'ouverture d'une boutique solides, ils ne reculent devant aucune tâche aussi chôment-ils rarement et ne sont-ils" pas de ceux qui se font inscrire aux listes des indigents. Ils ne sont pas non plus de la malheureuse plèbe qui encombre les hôpitaux : malades, ils se rendent immédiatement au pays, et, après guérison, vont faire une cure de « petit lait » dans les montagnes d'Aubrac, une cure de raisins à Entraygues, ou prendre les admirables eaux de Vic-sur-Cère, de Chaudesaigues, de Sainte-Marie, de Fontannes, etc.,etc. Beaucoup, en débutant, ont fait le rêve, s'ils réussissaient, de retourner finir leurs jours à l'endroit où ils sont nés: mais bien peu l'accomplissent, tant de liens d'affaires et de famille les retiennent une fois installés ici !
Jusqu'en 1886, date de la fondation de La Ligue auvergnate, les émigrants ne se connaissaient que par groupes plus ou moins étendus, mais sans véritable cohésion, et tout à fait indépendants les uns des autres, qu'ils fussent groupements sympathiques seulement, ou groupements d'intérêts. Au-dessus des intérêts particuliers de chaque corporation, La Ligue auvergnate a placé l'intérêt général auvergnat elle a réuni les forces éparses, et assuré, en les reliant, leur puissance disséminée. De ces groupements, il faut citer Les deux syndicats des brocanteurs, chineurs et marchands d'habits, presque tous auvergnats et présidés par des Auvergnats : Le syndicat des couteliers, affûteurs et émouleurs, présidé par M. Vigoureux; La Société des frotteurs, présidée par M. Bâstid, député; Les deux syndicats de nourrisseurs, dont tous les membres des bureaux sont auvergnats. La Ligue auvergnate comprend des milliers d'adhérents et, chose curieuse, sur quoi insistait l'un de ses membres qui m'en expliquait le but, elle est peut-être la seule des sociétés de ce genre qui ne soit pas une société de secours mutuels et de bienfaisance ni malades, ni pauvres chez nos Auvergnats, me disait-il avec un juste orgueil. "Ce qu'il faut, c'est se serrer les coudes. Notre Société est plutôt une Société de défense, de protection elle est le trait d'union entre les divers syndicats presque exclusivement composés d'Auvergnats; c'est comme un libre Parlement des émigrants, qui peut leur rendre de grands services."
Au point de vue politique, dans toutes les questions intéressant les Auvergnats, nous communiquons avec le gouvernement par les députés de notre région, qui ne peuvent se dérober; les membres de la Ligue sont là pour les harceler.
Au point de vue judiciaire, nous pouvons agir rapidement par des avocats attitrés, des compatriotes dévoués pleins de talent, comme Me Aliès et Me Puech. Mais la Ligue auvergnate n'est pas seulement une association d'intérêts, une Ligue purement pratique. Ses habiles fondateurs ont pensé aussi qu'il y avait temps pour rire, chanter et danser. Des fêtes mémorables ont eu lieu d'autres se préparent; des banquets de la Ligue ont réuni jusqu'à quinze cents personnes, hommes et femmes, quoique tous Auvergnats. En 1886, un premier banquet est présidé par Joseph Cabanes, sénateur du Cantal.
En 1887, une réunion a lieu au Cirque d'Hiver, pour la lecture des statuts de la Ligue, qui ne pouvait manquer de prospérer, après son remarquable début : six mille personnes, à cinquante centimes par entrée, assistaient à la séance. Et la recette fut de trois mille quatre cents francs ! Les billets avaient été placés à l'avance. En 1887, deuxième banquet, présidé par Devès, l'ancien ministre de la justice. Et les banquets suivent les banquets au Salon des Quatre-Tourelles, non loin des Halles; au Salon des Familles, à Vincennes; à Saint-Ouen, un peu partout. Le troisième est présidé par Louis Denayrouze, ancien député de l'Aveyron; Le quatrième, par M. Jourdan, député de la Lozère. Le cinquième, par M. Andrieux, ami de M. Amagat, dont il a brigué la succession dans l'arrondissement de Saint-Flour; Le sixième, par M. Chassaing, député de Paris; Le septième, par le poète François Fabié. Inutile de dire que ces repas monstres sont suivis de bals et que les menus, rédigés en patois, promettent tous les plats en honneur au pays. En outre, la Ligue a organisé des conférences qui ont obtenu le plus vif succès et cela n'a pas lieu d'étonner; les orateurs de la salle Wagram, où elles eurent lieu, s'appelaient Me Aliès et Me Lintilhac, professeur agrégé, docteur ès-lettres, concurrent de M. Andrieux au siège vacant de M. Amagat.
Enfin, les Auvergnats de Paris possèdent une fanfare, la Vercingétorix,dont le président d'honneur est M. Mary-Raynaud, adversaire heureux de MM. Andrieux et Lintilhac, toujours pour la députation de Saint-Flour. Le secrétaire général de la Ligue auvergnate est M. Bosc, chevalier de la Légion d'honneur, ancien directeur des maisons centrales de Poissy et de Melun.
Les Auvergnats de Paris ont leur propre journal, l'Auvergnat de Paris, que dirige et rédige un excellent publiciste, M. Louis Bonnet, un Celte blond, au teint frais, à moustache d'or, aux yeux clairs de franchise, prompt à démêler les questions propres à passionner ses lecteurs. Cette gazette hebdomadaire, dont la collection est déjà volumineuse, a paru sans interruption depuis 1882. Elle a aujourd'hui son imprimerie à elle, aux environs des Halles, rue Etienne-Marcel, et sert 10,000 abonnés. C'est un très grand journal de province à Paris. M. Louis Bonnet est, d'une façon extraordinaire, au courant des généalogies, de sa contrée; le nombre d'Auvergnats qu'il cite au long d'une conversation est ̃ prodigieux tout Paris y passe. Vous prenez un livre sur son bureau : il sort de la grande imprimerie Charreyre? Un Auvergnat, maire de Sceaux. Vous parlez d'aller à l'Opéra Melchissédec? C'est un Auvergnat, de Clermont-Ferrand. Auvergnat aussi, Dubulle, né à la Margeride, commune de Védrines-Saint-Loup; auvergnates, Mlles Calvé et Agussol, de l'Aveyron. Et moi qui croyais que tous les bons larynx étaient de Toulouse ! M. Bonnet me cite toute une série de personnalités théâtrales; nous causons des pièces de l'hiver prochain, de la reprise de l'Assommoir: Gil Naza, qui a créé le rôle de Coupeau (joué maintenant par Mévisto), s'appelait, de naissance, David Chapoulade: avec ce nom, il ne pouvait renier son origine il avait vu le jour dans la commune de Neuvéglise. Le compositeur Chabrier est de l'arrondissement de Thiers. Nous nous entretenons du Figaro, où doivent paraître ces notes, des Coulisses du boulangisme. Savez-vous, m'apprend M. Bonnet, que les deux conseillers municipaux boulangistes sont Auvergnats ? M. Prunière est-de Nasbinals M. Girou, d'Aurillac. Deux députés de Paris sont Auvergnats M. Marius Martin est de Saint-Gervais-d'Auvergne (Puy-de-Dôme) et M. Chassaing nous vient aussi du Puy-de-Dôme. Un autre député, M. Jaluzot, le directeur des magasins du Printemps, avait épousé une Auvergnate, Mlle Figeac, du Théâtre-Français. Vraiment, M. Bonnet est un répertoire inépuisable et tout cela découle naturellement, par les plus simples associations d'idées. A propos du Printemps, nous nous rappelons le terrible incendie, et voilà que défilent encore des noms auvergnats le colonel des pompiers Côuston le lieutenant-colonel des pompiers, Verny le colonel de la garde républicaine, Massol, et presque Auvergnat delà Gorrèze, le général Brugère, chef de la maison militaire de M. le Président de la Répu-.11 blique. Enfin, Auvergnat, l'ex-commandant la place, général Sabattier, tout l'annuaire des armées de terre et de nier.11 Ainsi l'Auvergne, par ses enfants à la tête de la garnison de Paris, commandait à la France Pêle-mêle, encore, M. Bonnet me dénonce comme Auvergnats M. Bouquet de La Grye, inventeur de Paris-port-de-Mer, Pezon, le dompteur, Mgr Livinhac, le coadjuteur de Mgr Lavigerie, Bastide, vicaire à la Madeleine, etc., etc. L'intéressante publication de M. Louis Bonnet abonde en remarques de toutes sortes. Elle note les succès des artistes du terroir, transforme les nouvelles du Tout-Paris en nouvelles du Tout-Auvergne.
Le maréchal Canrobert marie sa fille. L'Auvergnat de Paris annonce : Notre illustre compatriote le maréchal Canrobert, etc., etc... Tout ce qui a trait à l'Auvergne et aux Auvergnats est impartialement relaté. On lit des notes de ce genre : « Le Courrier de la Nouvelle Calédonie a apporté la nouvelle de la mort de Fenayrou, le célèbre apothicaire assassin. On sait que Fenayrou était originaire de l'arrondissement de Milhau.»* On voit par ce court extrait que l'Auvergne revendique même ces enfants illustres auxquels les villes ne se vantent pas d'ordinaire d'avoir donné naissance.
Ou bien ceci : « Un évêque au café-concert. Mgr Pagis, notre compatriote, jadis maître de. philosophie au petit séminaire de Pléaux puis curé de Salers, vient de prononcer dans une ville d'eaux le panégyrique de Jeanne d'Arc. Or, dans la soirée, tandis qu'il se promenait dans le parc, il entendit chanter les « Rameaux » de Faure dans une salle voisine. Il s'approche, paie sa place, entre, s'installe, à la grande surprise du public qui avait rarement vu un évêque au café-concert. Mgr Pagis, en effet, assistait, sans le savoir, à la représentation au bénéfice du chanteur comique Pacra... »
En outre, c'est le Moniteur des diverses sociétés que nous avons énumérées, et de celles qu'il nous reste à citer.
La Société de La Soupe aux Choux, qui tient ses assises au café Corazza, est fort connue des Parisiens. Encore que ses membres soient Auvergnats, je ne sache pas qu'on y danse beaucoup la bourrée ou qu'on y parle le patois. Les dîneurs de la Soupe aux Choux, en effet, n'ont pas beaucoup vécu au village et ne l'ont guère habité qu'aux vacances, et les yeux fixes dans les livres, en quête de savoir moins heureux, peut-être, que leurs frustes compatriotes les bergers et les vachers, dans les burons, sur les hauts plateaux fleuris de pourpres digitales et de réglisses. La Société de la Soupe aux Choux est présidée par M. Gomot, le secrétaire est le docteur Deschamps; le président d'honneur, l'amiral Jurien de La Gravière ses sociétaires assidus, Albert Delmas, conseiller à la Cour des Comptes Richard, du Cantal, le doyen des Auvergnats de Paris, ancien représentant du peuple en 1848, aujourd'hui âgé de plus de quatre-vingt-dix ans; les frères Denis et Louis Puech, le sculpteur et l'avocat beaucoup de peintres et de sculpteurs, Lamy, Monbur, de Verghèse, Toulot, Tullon, Costilhes, le ciseleur Diomède, les poètes Gabriel, Marc et François Fabié, enfin, deux Alsaciens naturalisés français -et auvergnats : Shenk et Bàrtholdi....

L'Auvergnat continue, à Paris, de vivre à la mode de son village il parle patois et se nourrit des mêmes plats son régal est, ici comme là-bas, le cantamerlou (pommes de terre au fromage); le picoussel (gâteau de lard, de farine de sarrasin, d'œufs et de fines herbes); la soupe aux choux, les salaisons, la fourme (fromage du Cantal), etc., etc. Et pour se délasser des durs travaux de la semaine, ici comme là-bas, le dimanche il vire des bourrées. De nombreuses Musettes, exclusivement fréquentées des Auvergnats, existent place du Trône, aux Halles, rue Grenier-Saint-Lazare.
Chaque arrière-boutique de marchand de vins passage Thiéré, rue de Lappe, est une salle de bal. Les clients de ces établissements sont des habitués, qui s'amusent là en famille, des gens mariés, des promis, nuls danseurs de hasard et ces bals offrent un curieux exemple de tenue honnête qui les différencie des autres salles dansantes de la capitale. Le décor est des plus primitifs des murs nus, quelques tables et des bancs; le musicien ou cobrettaïre est juché dans une logette suspendue au mur, à laquelle il accède par une échelle mobile, qu'on retire dès qu'il est installé il joue ainsi, au-dessus des danseurs, la tête touchant le plafond, des bourrées, des valses, des polkas, toutes divisées en deux parties dans l'entr'acte, le patron de la maison ou un associé du musicien recueillent le prix fixé pour chaque danse, deux sous, quatre sous. Ces-réjouissances ont un caractère tout à fait bon enfant; on danse pour danser; et l'amateur de pervers et de compliqué ne saurait trouver là l'étrange saveur ni le pittoresque des bals de barrière ou des boulevards, extérieurs. Les danseurs sont en place, la cabrette (musette) se gonfle ils partent aux premiers sons de l'instrument aigrelet, ébranlant le plancher à grands coups de bottes, poussant par intervalles des cris aigus, plaquant des paroles sur la musique, suant à grosses gouttes, dans la salle étroite et surchauffée ils s'arrêtent pour vider « une bière », « une demi-bouteille », « une limonade », puis retournent à leur bourrée naïve et chaste, éperdument. Dès lors, rien n'existe plus pour eux ! Ah ! ils sont loin de Paris, et ils se soucient bien de nos agitations et de nos révolutions ! Ici l'on danse. Et si la ville s'abîmait dans quelque tremblement de terre, dans des siècles et des siècles, quand les fouilles découvriraient la nouvelle Pompéi, on retrouverait nos Auvergnats, la jambe levée, les doigts claquant au-dessus de la tête, surpris au moment d'une bourrée; car ils ont la fureur de la danse, et ils dansent à Paris comme à Saint-Flour, ignorants de nos perpétuelles agitations, aussi tranquilles et joyeux parmi la fournaise ardente de notre vie que sur les volcans éteints de leur montagne.

Article de Jean Ajalbert, 25/10/1890, Le Figaro.

Source : BnF Retronews, Le Figaro du 25/10/1890


Auvergnats à Paris ! 03/04/1912

Article du journal Le Siècle du 3 avril 1912.

500 000 Auvergnats à Paris !

Au lendemain de la fête donnée par les Auvergnats de Paris au profit de leurs « Œuvres pour l'Enfance », sait-on que les Auvergnats possèdent à Paris trois grands journaux et deux cent cinquante Amicales ou Associations diverses ? Croirait-on que, sur ses trois millions d'habitants, Paris compte quatre à cinq cent mille émigirants du Plateau Central ? 500 000 Parisiens... sont Auvergnats ! Brocanteurs, ferrailleurs, chineurs, charbonniers, marchands de vin, nourrisseurs, hôteliers, démolisseurs, ils arrivent ici, n'ayant pour tout équipage que leurs habits de trayail, une veste de rechange et leurs sabots ! Parmi eux figurent des personnalités connues : MM. Doumer, Charles Dupuy, Lintilhac, Varerinés, Delmas, le héros du chef de Saint-Martin de Saudeilles. Et ce n'est pas de M. Delmas que les Auvergnats sont le moins fiers. Pourquoi ? « Parce qu'il a su rouler l'acheteur; c'est un bon ferrailleur ». Védrines, l'aviateur, est originaire de Saint-Flour. Enfin, les richards — plus admirés au pays que tant d'autres plus célèbres — M. Lapeyre, aujourd'hui millionnaire, autrefois compagnon terrassier, et M. Dufayet, non moins riche et ancien crieur de ferrailles. Ni hommes, ni femmes, les Parisiens, tous Auvergnats.

Article signé Money

Source : BnF Retronews, journal Le Siècle du 03/04/1912.


Il y a près de six cent mille Auvergnats -hommes et femmes- dans la Capitale 19/12/1925

Un voyage autour des provinces... à Paris.


Article du journal Le Petit Journal du 19/12/1925.

Il y a près de six cent mille Auvergnats -hommes et femmes -dans la Capitale

Samedi dernier, à Luna-Park, une grande fête auvergnate eut lieu, dont nous avons rendu compte. Elle groupa plus de 1 500 convives, au banquet, autour du lar, des saucissos dé Campouriez et des tripous de Caoudos-aïdos. Plus de 10.000 danseurs au bal qui suivit, au son des violles, des cabrettes et des binious. La pastourelle d'Auvergne fut choisie au milieu d'une véritable foule de candidates. Chaque année, la Ligue Auvergnate réalise cette apothéose de l'idée arverne et, chaque année, elle est plus brillante. Il fut un temps où pareille manifestation eût paru impossible. A cette époque reculée, il y avait pourtant déjà pas mal d'Auvergnats à Paris. Il y en avait même déjà beaucoup. Mais, à force d'avoir été blagués dans les vaudevilles de Labiche et dans les revues de fin d'année, ils avaient fini par parler eux-mêmes de leur origine qu'avec un sourire moqueur ou, ce qui était désolant, avec une rougeur de honte. Un homme vint, en 1880, qui s'appelait Louis Bonnet. Auvergnat, ce journaliste, fils de journaliste, eut l'i dée de grouper tous les Auvergnats de Paris, de leur donner, conscience de leur dignité et de leur force et de leur rappeler que leur petite patrie est celle de Pascal. Il fonda un journal, L'Auvergnat de Paris, en 1882, la Ligue auvergnate en 1885.


M. Bonnet (1856-1913). fondateur de la « Ligue Auvergnate ». A droite : la Bourrée au bal-musette.


Continuée par son fils, son œuvre est aujourd'hui prospère. Avec les « Amicales » auvergnates, la Fédération des originaires du Plateau Central et des sociétés comme la Musette, l'Auvergne, la Veillée d'Auvergne, elle rassemble, à peu près sans exception les représentants qualifiés des 600 000 Auvergnats qui habitent Paris ou sa banlieue. Elle compte, en effet, 65 000 adhérents. D'où viennent ces 600 000 Auvergnats ? De l'Aveyron qui fournit surtout à Paris des débitants et des hôteliers. Du Cantal, fertile jadis en nourrisseurs et qui procure toujours beaucoup de personnel aux hôtels. De la Corrèze, réputée pour ses cordonniers. De la Haute-Loire, abondante en employés de chemins de fer et de métro. Du Lot où naissent les marchands de salaisons. De la Lozère, pays des « bougnats ». Du Puy-de-Dôme, patrie des chiffonniers et des brocanteurs. A tous ces artisans et petits négociants, il faut ajouter, bien entendu les Auvergnats parisiens de professions libérales qui, eux, viennent des sept départements du Massif Central. C'est eux surtout que le poète Gandillon-Gens-d'Armes, nouveau chevalier de la Légion d'Honneur, entretient, dans l'Auvergnat de Paris de littérature auvergnate — voyez Pourrat, voyez Gachon — et de félibrige auvergnat. Les autres Auvergnats, qui font la fortune des bals-musette disséminés dans tous les quartiers de Paris. — notamment rue de Lappe, au Quartier Latin et à Grenelle — cultivent le patois et la fameuse bourrée dans toutes des fêtes et matinées dansantes organi sées par les « Amicales » et par la Ligue auvergnate. Ajoutons qu'ils sont en train de créer un orphéon. Ils cul tivent aussi les sports, à l'Union sportive du Massif Central. Mais ils ne songent pas qu'à s'amuser. Le bureau de placement gratuit de la Ligue est hanté par des. milliers d'employeurs et d'employés qui, les uns et les autres, cherchent à gagner honnêtement le plus d'argent possible en travaillant le plus possible. Son service de contentieux n'est pas moins fréquenté : car l'Auvergnat est un commerçant attentif et habile. Son service d'assurances fait des affaires, car l'Auvergnat est prévoyant. Puis, quand il a fait quelques économies, il saute dans un des fameux « trains Bonnet » — 33 % de réduction, aller et retour valable 90 jours — et va passer ses vacances au patelin natal. C'est là aussi, quand il aura amassé un petit capital, qu'il ira prendre sa retraite et mourir. Impossible de niér que les Auvergnats — qui constituent une bonne partie de la population de Paris — soient des gens très parisiens. Ils restent néanmoins tous fidèlement attachés à l'Auvergne. Leur régionalisme en action est un des plus solides et des plus sincères. "Vivent les Auvergnats !".

Article signé Georges Martin.


Source : BnF Retronews Le Petit Journal su 19/12/1925.